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31/03/01, Saint Denis, Porte de Paris

Sorte d'atelier d'artiste, face à un petit canal, et, à peine plus loin, le Grand Stade de France.
Première rencontre. Anne a un air quelconque. Quand on ne connaît un artiste que par son œuvre, la confrontation a une personne réelle est toujours étonnante. Ainsi Hayashi, au dessin léché et violent à la mine de plomb, est d'une austérité proche de l'autisme, un goéland à terre sans grâce qui ne trouve de superbe que dans le vol de son dessin, pour parodier Léo Ferré. Ceci me rappelle encore l'histoire de Miller face à un voyageur revenu de Grèce. "J'ai rencontré l'homme que vous décrivez dans le Colosse de Marousi. Ce n'est absolument pas le géant que vous décrivez. Il est petit, laid, parle mal…" et Miller lui répondit: "Vous n'avez pas su le regarder".
Ainsi dis-je platement, et bêtement, qu'Anne ne paye pas de mine.
L'entretien qui devait suivre m'avait paru raté, plat. De la sympathie passait entre Anne et moi, mais on ne savait pas comment s'aborder. (Dans le mail qu'elle m'envoya après l'entretien, elle me dira qu'elle n'était pas en forme.)

dessin d'Anne Van Der Linden, 1999
Pia Desideria, de Hermann Hugo, Anvers 1659
Dans la première mouture de cette interview, j'apparaissais en mini-ponte psychanalytique, devant Anne qui s'excusait presque de ses fantasmes.
On se revit pour compléter le premier texte. Impression déjà différente. Anne, cette fois, me donne plus l'impression d'avoir à la protéger et à la pétrir en même temps, comme un pain que la pression des bras, leur chaleur, aiderait à faire lever.

AVDL compléta le texte, expliqua mieux son cirque fantasmatique fascinant, faussement réalisé à plat comme les enluminures bibliques dont elle a des images dans sa tête. Mais l'entretien ne la comblait toujours pas: "L' interview est améliorée mais reste bizarre, brouillon, c'est un style, comprenne qui pourra."
Ainsi, pour finir, lui répondis-je: "Pour la bizarrerie de l'interview, faisons avec, sinon on n'en finira pas. Il vient du fait de la difficulté du premier décryptage à cause du son presque inaudible. Des pans n'ont pas pu être retranscrits, puis on apporta des ajouts.
Ainsi ça ne coule pas de source, c'est fait un peu de bric et de broc. Dans un tel cas, ce n'est pas un style, mais une réalité. Faisons avec. Des défauts peuvent être attendrissants. Pourquoi n'aimer les gens, ou oeuvres, que pour leur perfection? Cette interview a les stigmates d'un évènement qui a déjà vécu. Ne pleurons pas sur sa peau perdue de jeune fille.
Je t'embrasse
Thierry

Un robinet ouvert à partir du crâne

Anne est une romancière fantasmatique qui illustre sa prose faussement inconsciente. Son inconscience sort, comme si elle ouvrait un robinet qui giclerait à partir du crâne. Ses tableaux sont proches du rêve éveillé, d'où le rapprochement qu'elle fait avec le surréalisme. La jonction d'éléments apparemment disparates est là, je dis apparemment car il procède d'une logique, ou d'une suite style marabout, qui est sienne, moins intellectuelle que celui des surréalistes, plus crue.
Le travestissement est partout dans l'œuvre de Van der Linden, homme avec soutien-gorge, femme avec bite, pénis serpent, lapin en loup…
La psychanalyse est là, présente, car l'œuvre est un déversoir inconscient, non de femme perverse mais de petite fille pure, au vécu difficile, qui se laisse aller sans censure.
Les toiles d'AVDL sont si riches qu'elles peuvent être un test projectif style Rorschach pour le spectateur. Chacun peut trouver sa place en se leurrant, chacun peut, à partir d'une même imagerie, voir un objet différent dans ces miroirs déformants.
D'où la richesse de l'œuvre. Plus je vois Anne, et plus elle me semble belle. Il ne faut jamais se fier à un premier regard.

Entretien: Hélène Girard et Thierry Zalic


Anne Van Der Linden: -Je peins jusqu'à la saturation. C'est une débauche de peinture figurative. June Shenfield disait que la toile peut se dégoûter de sa propre matière, et que je pourrais aller jusqu'à l'abstraction, comme refuge. Ce que je faisais en abstraction était des mouvements organiques, coulures de peinture, giclures... En regardant mes anciennes toiles, je me dis que c'est de la peinture de tempérament.
Thierry Zalic: -Ça se rapproche de la céramique. Quand on est très près on ne voit rien du tout. Il fait s'éloigner. Est-ce que la surcharge picturale correspond à un besoin?
A.V.D.L: -Oui
T.Z.: Il faut un moment avant de tout voir.
AVDL: -J'essaie de happer des bouts de réalité dans mon marécage pulsionnel, d'absorber des images du monde, de laisser venir à moi les choses. C'est une forme de passivité féminine, je ne pars pas d'un concept pour le projeter. Je suis incapable de faire ça. Il y a un grouillement, une fluidité du sens. Je n'ai pas des visions trop définies, toutes les combinaisons sont possibles. Je mets ma grosse bite, je la projette vers le monde, j'absorbe les sensations… je cumule des éléments, et les fais macérer, jouer entre eux…
T.Z: - Projeter sa grosse bite vers le monde, on ne peut pas dire que ce soit très féminin.
A.V.D.L: -Oui, ça c'est vrai.
Hélène Girard: - Ça n'est pas plus féminin que masculin. Ça se partage.
T.Z: -C'est une interrogation. Est-ce qu'un homme pourrait peindre la même chose, à priori oui…
H.G.: -Personne d'autres pourrait peindre la même chose…
T.Z: -C'est vrai, mais je ne vois pas ce qu'il en serait d'une spécificité féminine.
A.V.D.L: -Oui, vous avez peut-être raison. Moi je le ressens comme ça, mais on peut dire aussi le contraire. Ou alors… les images dominantes, style publicité, sont très monolithiques, elles s'imposent, elles mitraillent celui qui regarde.

xx

T.Z: -On a l'impression, dans vos toiles, qu'un corps ne peut pas se satisfaire d'un sexe.
A.V.D.L: - Oui. Ils ont presque tous quelque chose des deux sexes, soit par le rajout, soit par l'éventration. J'essaie de mettre en parallèle le théâtre social et les pulsions, ainsi que le déséquilibre qui en résulte. C'est toujours l'intérieur et l'extérieur, l'animalité du corps qui réapparaît en surface. Ainsi, dans cette toile, vous voyez de poils qui réapparaissent sur le jean.
T.Z: -Est-ce que c'était pensé avant le tableau ou ça c'est fait au moment de peindre.
A.V.D.L: -C'était au moment de peindre. Le jean n'était pas suffisant. J'ai besoin de détails intrigants pour relancer le désir, la curiosité, donner un sens nouveau, enrichir. Une logique s'installe et je ne contrôle plus ce qui arrive, je m'étonne moi-même.
T.Z.: Oui. En fait vous dévidez un fil. Il ne doit rester aucune partie qui puisse supporter une platitude.
A.V.D.L: -Voilà, c'est ça. L'androgynie me paraît aussi pratique, elle est là de tout temps. Je n'ai pas envie d'opter pour un sexe ou un autre. L'androgynie me paraît une image divine de l'absolu; ça fait partie de ma panoplie d'archétypes. Je ne fais pas de la peinture figurative, mais peins des rêves. Ce sont des images mentales. La gaucherie des corps est nécessaire pour ne pas que les gens pensent que je reproduis platement le monde.
T.Z: -Il y a une impression de roman dans vos tableaux. On a d'abord l'impression d'une unité totale qui va se subdiviser en chapitres et sous-chapitres.
A.V.D.L: -Oui. Quand j'étais petite, j'aimais bien lire la Bible, les deux testaments, surtout l'ancien… il y avait des flammes partout… des mecs en peaux de bêtes... à moitié nus... des offrandes... un monde primitif qui me parlait... les quatre éléments eau, terre, ciel , feu... Élie montant au ciel...
T.Z: -Est-ce que l'on peut parler d'expressionnisme…
A.V.D.L: -Il faut bien trouver une formule.
T.Z.: -J'ai l'impression que c'est entre l'expressionnisme et l'art naïf…
A.V.D.L: -Oui.

Plein de gens disent que je peins trop de bites...

T.Z: -Il y a quelque chose de naïf et de pervers à la fois, dans le sens de Freud pour qui l'enfant est un pervers polymorphe.
A.V.D.L: -Voilà.
T.Z: -C'est une perversité naturelle.
H.G.: -Oui, et un mélange de cruauté et d'humour. C'est peut-être naïf dans les petits détails rajoutés, les marionnettes…
T.Z: -Ce tableau… là… on pourrait quasiment le voir dans une chambre pour enfants.
H.G.: Quand tu dis que tu projettes ta grosse bite, ton phallus… en même temps, tu n'as aucun respect pour le phallus. Tu lui accroches des seaux, tu les transformes en papillon… On peut se noyer… passer des heures sur chaque détail…
A.V.D.L: -Ça ne veut rien dire, et en même temps pour moi ça a un sens très précis... ça a une cohésion…
T.Z: -On ne peut pas dire que ça ne veut rien dire. À la limite, ça veut trop dire.
AVDL: -Oui voilà… c'est la surabondance… tout est de l'ordre de la saturation, aussi bien les éléments représentés que leur sens, leur signification. C'est un programme d'auto-destruction pour tout annuler... un gros truc vibrant, voilà... Si on pouvait s'élever et regarder les rues de haut, on verrait ça, que tout est un gros truc vibrant.
T.Z: -On peut ne rien voir parce que qu'il y a trop à voir.
A.V.D.L: -On est dans une situation de rêve, d'enchevêtrement de sens.
H.G.: -Tu as des références de peintres…
A.V.D.L: -Non c'est un ensemble d'images volées dans mon enfance, ça va de Crumb à Klossowski… personne de précis… Ce qui me fait chier dans le surréalisme, c'est cette espèce d'organicisme, de complaisance dans le veau, la suavité… c'est trop beau… ça s'emboîte à l'infini… Dans mes personnages, il n'y a rien d'incongru, tout pourrait fonctionner finalement… ça tient à peu de choses…

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T.Z: -On ne peut pas dire que ce soit trop réaliste… Est-ce qu'il y a vraiment de la violence? Les couleurs gaies vont à l'encontre de cette violence, on se retrouve dans une atmosphère de cirque…
A.V.D.L: -J'ai l'impression que c'est violent.
T.Z.: Vous cherchez à détruire quelque chose?
A.V.D.L: -Non.. c'est une espèce de violence qui correspondrait à des cycles destruction-construction. C'est pas une violence qui cherche la mort. Il y a beaucoup du règlement de compte, de chaos…
T.Z: -Vous voulez détruire l'objet physiquement ou le désacraliser?
A.V.D.L.: -Le désacraliser je ne sais pas... de l'arrêter, le sortir de son terme ordinaire.
T.Z: -Est-ce que c'est si fascinant que ça une bite?
AVDL: -Euh… oui! J'aime tout ce qui jaillit du corps pour aller vers l'autre, les seins aussi… c'est un fil d'Ariane… mais d'un point de vue sexuel… la bite oui… c'est quelque chose qui joue dans mon imaginaire, je me l'approprie, je revendique cette bite.
T.Z: -Mais comment elle peut être vôtre?
A.V.D.L: -Par le désir.
T.Z: -Quand vous êtes pénétrée, c'est vous qui avez le pénis.
A.V.D.L: -C'est mental, pas physique.
H.G.: -Plus exactement, c'est toi qui deviens phallus.
A.V.D.L: -Oui c'est ça.
T.Z: -Tout bébé qui sort de la mère est son pénis.
A.V.D.L: -Oui. Dans le tableau là… je venais de me faire avorter… et comme je n'ai pas d'enfants… je m'étais représentée accouchant de moi-même en vieille femme puisque c'est tout ce qu'il semble que je sois capable de faire du point de vue de la pérennité de l'espèce…
T.Z: -Sans homme, vous seriez moins?
A.V.D.L: -Oui sans doute. J'ai besoin de cette tension permanente, le désir en général… est un moteur de mon travail. Plein de gens disent que je peins trop de bites... les galeries aussi… Les problèmes que j'ai eus avec ma famille, avec ma sœur, ma mère, peuvent être à l'origine de ce qui apparaît dans les toiles.
T.Z: -Qu'est-ce que vous leur voulez?
A.V.D.L: -À l'époque il y avait de la violence dans l'air. Ma mère était juive… avait traversé le nazisme… mais je ne veux pas parler ici de ma famille. Là, sur ce tableau, c'est un lapin anal.
T.Z: -Un lapin anal (on voit un groupe de personnes qui introduisent un doigt dans l'anus d'un lapin)… c'est une jolie expression… mais j'aurais cru que c'était un loup.
A.V.D.L: -Oui, je me suis laissé aller… je commence un lapin, puis à force de ne pas faire attention…
T.Z: -Ça rejoint la non-différenciation des sexes, le lapin qui devient un loup.
A.V.D.L: -Oui. Peut-être qu'un jour je déciderai de faire un lapin qui soit un lapin et un loup un loup. Ça voudrait dire que je suis devenue adulte.
T.Z.: -Peut-être que vous ne peindrez plus. Ce sera moins amusant.
A.V.D.L: -Je fais semblant de faire un constat du monde… de vivre aussi... c'est une peinture du simulacre… J'ai l'impression que tout est faussé, c'est pourquoi je peins, pour remettre les choses à plat, pour mieux comprendre ma relation au monde. De ce point de vue-là, le sexe et la violence sont des valeurs sures. Ce sont des étalons, des références. Je me suis fait braquer il y a peu... les coups, les bosses... ça c'est incontournable, ce ne sont pas des attitudes. On dit que ceux qui peignaient des bisons dans des cavernes, c'était pour se rendre les dieux, ou la chasse, favorable. Je fais peut-être la même chose. ça serait une peinture de handicapés. Pour essayer de vivre, j'use de ces subterfuges picturaux.
T.Z: Vous pensez que l'homme est dominant, qu'il est toujours violent avec la femme?
A.V.D.L: -Ce n'est pas vrai?
T.Z: -Ils ont une domination sociale, de là à dire que tous sont violents…
A.V.D.L: -Si, si. Il y a un antagonisme de force constitutionnel. La paix pourrait venir d'un système style escargot où on serait tour à tour mâle et femelle.

T.Z: -Est-ce que vous ne créez pas des hommes violents, destructeurs, voire sadiques, pour donner des raisons à votre riposte? Vous vous mettez en situation d'être dominée pour vous venger après, les castrer ou les ridiculiser.
A.V.D.L: -C'est peut-être parce que j'ai vécu une succession de catastrophes affectives qui expliquent mon propos. Dans mes tableaux, on est dans l'onirisme… les situations sont outrancières… j'ai l'impression en même temps qu'il faudrait très peu de choses pour que ce soit vrai.
T.Z: -Elles sont vraies, puisqu'elles sortent de l'imaginaire, même si c'est paradoxal. Quand on lit les descriptions de Mélanie Klein, l'inconscient, même des très jeunes enfants, a cette forme-là, quand ce n'est pas pire. Ce n'est pas pour rien qu'on l'appelait la bouchère de la psychanalyse… enfin c'est Lacan qui l'appelait comme ça... Donc les scènes, mêmes inventées, sont réelles.
A.V.D.L: -Cette réalité là n'est peut-être pas très joyeuse....
T.Z: -Bah... qu'importe… l'humanité gagne à ce que vous soyez comme cela puisque vous faites des tableaux superbes. Si personne ne souffrait et n'était pas différent, il n'y aurait pas d'œuvre.
A.V.D.L: -Oui. Le jour où je serais heureuse, j'arrêterai de peindre.
T.Z: -Ça ne risque pas d'arriver tout de suite.
A.V.D.L: -Merci bien! Mais j'aspire au bonheur!

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