SLIP

 

slip: de l’anglais “to slip”, glisser.

Mar. Plan incliné pour mettre à l’eau de petits batiments sur chariot;

pour hisser les baleines sur le pont d’un navire-usine

 

Ce roman a une mise en page particulière, la page étant considérée comme une peau qui suit les émois des personnages. Ainsi la typographie peut grossir ou diminuer, ou les voix des deux personnages principaux, un homme et une femme, être juxtaposées.

Ce roman a pour fil narratif la vie d’un créateur mégalomane juif obsédé sexuel qui s’imbrique sous forme de mémoires croisés à celle parallèle d’une agrégée de lettres classiques qui deviendra son épouse. Il est ainsi écrit doublement à la première personne, souvent sur deux colonnes, dans des “caractères” typographiques aussi opposés que leurs personnalités, au Times “maniaque” de l’homme” répondant un “Zapf Chancery” plus introspectif et phénoménologique de la femme.
Ainsi faut-il lire une colonne jusqu’où bout, puis la seconde avec la première en mémoire. Deux personnes parlent rarement ensemble, mais à côté l’une de l’autre.

 

SLIP

ou

le glissement sémiologique du plaisir.

 

Ce sous-titre, au-delà d’un clin d’oeil à Robbe-Grillet et à Barthes, est une façon de dévoiler la part cérébrale de ce livre à la fois intellectuel et cru, mi slip mi cerveau, dans un constant vertige de va et vient dont les trébuchements font rire.

Auto-dérision... juiverie de l’écrivain... humour dans cette histoire d’amour séparée par les mots mais dont les corps luttent pour se retrouver. Jusqu’à la pornographie! ont crier certains censeurs, mais c’est plus exactement jusqu’à l’excès, cet extrême qui avoisine le gouffre du rien, ce toujours “un peu trop” qui fait basculer le plaisir en vomi.

Le “héros”, Thierry Zalic, porte le même nom que l’auteur mais “Je” est un autre disait déjà Rimbaud. L’omniprésence de son nom et son arrogance sont mêlés à l’humilité de n’être qu’un continuum de tous ceux qui avant lui ont épousé les mots, les Dante Sade Miller Bataille Arthaud Joyce Queneau Aragon Céline... Il dit “moi moi moi” mais il n’existerait pas sans eux, son oeuvre n’est que le bilan d’une fin de siècle dont l’autorisation à dire la sexualité émerge à peine, et sitôt naît-elle, est récusée.

Le drame de ce provocateur est de devoir faire toujours plus pour ne pas mourir, pour ne pas céder au rien qui tente de l’engloutir. Ce Thierry Zalic “pris-au-niais” de lui-même, va ainsi s’enfoncer de plus en plus dans la “sur-en-chair”, dans un corps “empeauté” du verbe au point qu’il ne sait plus on commencent et finissent corps et mots. Pour lui, le corps ne peut être éclairé que par le verbe tant il n’y a que la langue autour de laquelle on tourne comme autour du trou de Dieu. Y-a-t-il métaphore plus sexuelle? C’est ainsi que ce pornographe provocateur dont le fonds de commerce était la gaudriole finit en “god-ruelle”, qui bien sûr à la langue ne peut être qu’impasse.

Tout réussi au héros sauf tout. Succès, prix littéraires et cinématographiques... fortune... prix Nobel de la Paix!... mais l’issue de toute vie rêvée bute toujours sur le tragique, disait justement Duras. C’est ce que décrit autrement sa compagne de fiction:

Le jour, il riait, “après l’homme de marbre, l’homme de fer, l’homme de paille, je serai à jamais l’homme de slip”, mais la nuit il reconnaissait, pour reprendre les mots d’un psychanalyste, “qu’écrire est seulement tenter de se faire nommer, afin que son nom, si fragile, déchiqueté, malmené, soit finalement en toutes lettres sur des milliers de petites dalles, plus souples et plus mobiles que celles d’une tombe”.
Par ce titre dérisoire, “Slip”, et son héros portant son nom, il se donnait à déchiqueter, anticipait la cabale, riait de tout écrivain qui désire que son nom devienne objet, fétiche, d’où son grossissement sur les bandes annonces, riait aussi de cette mise en scène du nom qui finit par en prendre la place.